Interview : Dear John

2 Juin 2021

Par la modernité de leurs arrangements, les quatre filles de Dear John réinventent la musique traditionnelle nord-américaine. Accompagnées par la GAM cette saison, elles ont pu bénéficier d’une résidence et de l’enregistrement d’une maquette. Elles nous racontent tout dans une interview fleuve !

 

Dear John c’est qui ? c’est quoi ? Dites-nous tout !

Dear John, c’est 4 musiciennes aux voix et personnalités bien distinctes, qui se sont reconnues autour d’une passion commune pour le répertoire traditionnel américain (Old-time, bluegrass, gospel, folk). On aime les histoires authentiques, nos chansons sont des histoires de gens qui ont des émotions pas lisses, de montagnes, d’amour, et d’aventures..

Le groupe a commencé en 2017, on se croisait à paris ou en jam régulièrement, dans le milieu de musiciens passionnés qui gravite dans les concerts de ce style. Initialement on voulait monter un groupe d’harmonies vocales type Southern Gospel, parce que c’est un tel plaisir de partager le chant sur des mélodies si bien écrites à 4 voix, ou de les réinventer..

Puis de fil en aiguille, chacune en a eu assez de n’être que « chanteuse », donc on s’est mises à travailler très sérieusement nos instruments, et à se dire qu’après tout, on pouvait aussi s’assumer musiciennes ET chanteuses à 100%, même si on ne cherchait pas une technique irréprochable sur l’instrument.

Il y a de plus en plus de formations féminines au niveau international actuellement et c’est une vraie source de motivation, de voir toute cette belle énergie de sororité qui se déploie…

C’est un peu ce qu’on a voulu dire avec le nom du groupe (NB: une Dear John letter c’est une expression qui désigne une lettre de rupture que recevait un soldat au front de la part de sa promise, dans le contexte culturel des années 50-60 aux USA) : on a voulu faire un Dear John musical, dire « bye bye les garçons », on vous aime bien mais on est pas mariés,  on peut se débrouiller sans vous pour faire de la musique! 🙂 .. aujourd’hui cela est presque devenu dépassé d’ailleurs, et tant mieux !

Depuis quelque temps on ne joue plus tout à fait du Bluegrass pur, ou alors il faudrait peut-être dire « new time old grass » , un mélange entre old time/ bluegrass /folk .. On s’autorise davantage à casser les codes du genre et mélanger rythmes bluegrass, banjo old-time, guitar-picking folk, avec du flatfoot (claquettes), du fiddle, ou encore des body-percussions.

Parfois, même, Léna rape sur des morceaux 🙂

On compose, chante et on écrit en anglais, c’est la langue de cette musique, ça nous parait logique, on s’y sent bien, on a toutes pas mal voyagé,  et puis c’est tout un univers culturel auquel on fait appel et qu’on essaie de faire visiter au public: on l’emmène avec nous sur la route, parfois elle est sombre et sinueuse, parfois lumineuse et joyeuse !

On aime l’idée de faire partie d’une chaine de transmission pour ce style, pour ces airs traditionnels, qu’on transforme souvent pour les rendre plus actuels.

Notre force sur scène, au delà de notre complicité musicale, c’est notre énergie : c’est festif et poétique en même temps, en tout cas c’est ce que l’on recherche. Depuis 1 an on avance de plus en plus loin dans l’aventure puisque nous avons decidé de jouer quasi uniquement nos compositions, et que l’équipe s’est enrichie de nouvelles co-équipières de choc!

Quelle est votre actualité ? Un album est-il prévu ?

Notre actualité a été bien bousculée par les péripéties de 2020, comme tout le monde.

Nous avions des tournées, de jolies dates, et tout cela a été annulé… Puis notre contrebassiste Roxane s’étant blessé, il a fallu ré-envisager le projet différemment (elle est actuellement en  rééducation pour son épaule, même si elle continue à accompagner le projet d’autres manières elle ne pourra pas monter sur scène avant un moment).

Nous accueillons donc une nouvelle musicienne depuis l’automne: Valentine, qui vient d’un univers plus folk et qui est une super guitariste chanteuse ! Steph est passée à la contrebasse, aussi, donc une reconfiguration complète..

Pour ce qui est d’un album, nous avons déjà la matière, mais restent les incertitudes de faisabilité liées à cette période compliquée… L’accompagnement de la GAM va nous être très précieux pour avancer dans ce sens, justement!

On avait commencé à tester ces nouveaux morceaux auprès de « vrais » publics en Aout-septembre, avant que tout soit déprogrammé à nouveau.. encore un coup dur.

On invente des manières de travailler un peu différentes, à distance, ou en résidences intensives.

L’idée à présent est d’amener ces morceaux à leur maturité, de les peaufiner avec cette nouvelle formule à 4 pour envisager un EP avant l’été, et un album dans un peu plus longtemps!

L’autre actualité, live (mais est-ce bien sérieux d’en parler de nos jours?), c’est la grande scène du Festival Bluegrass de La Roche Sur Foron en Août 2021 …. (plus gros festival de Bluegrass en Europe), en espérant que le festival ait bien lieu cette année!

Nous avions remporté le concours en 2019 des jeunes groupes émergents dans le style, et cela devait se faire l’été dernier… on sera donc au RV en 2021, et on sait que le public nous attend avec une certaine curiosité.

Nous aussi on attend cette date depuis longtemps, du coup il s’agira de ne pas les décevoir 🙂

Une petite question pour les profanes, parce que les bases c’est important : c’est quoi le bluegrass ?

Aie, vous avez combien de temps devant vous?! C’est une question si débattue, et c’est tellement dommage que les gens ne prennent pas le temps de s’y pencher, car l’histoire est très riche! On est d’accord avec toi, les bases c’est important 🙂

Le bluegrass, c’est le nom qu’on a donné dans les années 50 à un style de jeu sur un répertoire qui pré-existait (joué par ce que l’on appelait alors les Old Time String bands), mais qui a été joué de manière plus technique et virtuose par notamment Bill Monroe à partir des années 30, et tous les musiciens qu’il a rassemblé ou influencé.

Le mot Bluegrass est tiré du nom du groupe Bill Monroe & His Blue Grass Boys fondé à la fin des années 30 (en référence à l’herbe des montagnes du Kentucky, qui paraissent bleues à distance), mais ce n’est que vers 1957 que journalistes et producteurs utiliseront le mot Bluegrass pour nommer ce style musical.

On pourrait dire grossièrement que c’est un peu l’ancêtre de la country music ou de la folk, mais encore faudrait-il s’entendre sur le mot folk.. 🙂

Avant l’apparition du Bluegrass il y avait déjà beaucoup de musique traditionnelle rurale dans ces régions, qu’on classe aujourd’hui comme « Old Time » music, transmise de manière orale, et qui a commencée a être enregistrée (donc figée) dans les années 1920, par exemple par la Carter Family.

L’apparition du Bluegrass (« hillbilly music », à connotation plutôt négative) a signé l’avènement du musicien virtuose, des solos et des improvisations très rapides, et des arrangements musicaux en vue de spectacles musicaux davantages « produits pour un public » que « pour faire danser le village ».

C’est probablement aussi le début de la démocratisation de ce répertoire, de sa diffusion vers des classes sociales aisées et citadines.

Certains disent que la différence entre le old-time et le bluegrass est que dans le bluegrass, il y a une barrière entre les musiciens et le public (la scène), alors que la musique old-time, tout le monde est alternativement les 2.

Si on voit cela comme un arbre généalogique sur plusieurs générations, une histoire un peu romancée dirait que tout a commencé par la rencontre, dans les montagnes du sud des Appalaches aux états-unis (donc des régions pauvres car peu cultivables), entre le fiddle (violon venu d’Europe du Nord avec l’immigration irlandaise, anglaise, écossaise (mais pas seulement) et le banjo, venu d’Afrique, l’un ayant une fonction plutôt mélodique et l’autre rythmique.

On faisait danser, on oubliait les conditions de vie difficiles, ou on passait juste le temps.

Banjo et fiddle seraient donc les arrières-grands-parents d’une lignée où se sont ensuite ajoutées la guitare, le flatfoot, puis la contrebasse, les jug, ou autres instruments rythmiques comme les bones (os) ou les cuillères pour faire naître la Old-Time music puis le Bluegrass, avec l’ajout de la mandoline, et des rolls de banjo caractéristique crée par Earl Scruggs.

Le chant harmonisé, (très largement pratiqué au XIXème siècle notamment au travers de la pratique religieuse dans les régions rurales) est une composante essentielle du bluegrass: au départ, étant donné que le Bluegrass trouvait son public chez des néo-citadins en mal de repères, il était chanté classiquement par des hommes dans des tessitures aigués, souvent en voix de fausset, et les thèmes abordés s’orientaient autour de la nostalgie, de la famille, des valeurs rurales..

Mais les mariages ou concubinages de cette lignée avec d’autres styles, comme le Blues, la musique Cajun, le Jazz New Orleans, le Gospel ont donné également naissance à des formes de musiques américaines que l’ont connaît mieux aujourd’hui en Europe, comme le Rock, le Western Swing, la country, dont se sont inspiré les grands folk singers et songwriters des années 70.

Quand à la musique élaborée à partir des body-percussions, elle viendrait de l’époque de l’esclavage au XIXème siècle dans les plantations du Sud des US où la parole était interdite entre esclaves et où cela avait été détourné comme moyen de communiquer.

Enfin bref, l’histoire est riche!

Tout ceci est très discuté par les musicologues et mélomanes, et peut donner lieu à des discussions infinies, voire même des fâcheries… un même morceau peut être joué par des musiciens de old-time, de bluegrass, de country : ce sera alors l’instrumentation, les choix mélodiques ou techniques qui définieront le style.

C’est quasi impossible de systématiser tous les entremêlement entre les styles et leurs influences mutuelles, pour répondre à cette question on est quasiment obligé de dénaturer les objets..

Si certains veulent en savoir plus, il y a plein de livres de référence sur le sujet, et encore beaucoup de recherches en cours la dessus!

(en confinement c’est le moment idéal, non? 🙂

Pour les plus téméraires, il y a le livre de référence en français : Guide de la Country Music et du Folk par Gérard Herzhaft et Jacques Brémond ,

Et pour les flemmards ou ceux qui n’aiment pas lire, il y a divers documentaires dont le tout récent « Country music » de Ken Burns (8h tout de même)..

Ou, dans un format plus court, notre amie musicologue Camille, qui fait un livre audio passionnant en ce moment, avec des exemples audio très clairs:

Enfin pour ceux qui n’ont pas peur des approximations, et qui supportent l’auto-dérision même dans les étiquettes musicales il y a un article très drôle, un peu cynique, qui tourne sur internet depuis quelques années,

 

Qu’attendez-vous de ces quelques jours de répétition à la Grange à Musique ? Quels sont vos objectifs ?

D’abord, de faire plus ample connaissance avec toute l’équipe de la GAM, avec qui on discute depuis un certain temps. C’est la première fois que Dear John bénéficie d’un accompagnement sur la durée, donc on pourrait envisager de très belles choses ensemble!

A court terme, bien sûr, terminer notre nouveau spectacle, qui a été mis en stand-by en septembre un peu brutalement avec la 2ême vague.

Travailler aussi davantage la technique de sonorisation, qui nous faisait perdre beaucoup d’énergie sur scène. Ces musiques se jouaient traditionnellement en accoustique, donc dans notre recherche d’une esthétique un peu vintage, d’un son global qui reste quasi-organique, la sonorisation des instruments est épineuse avec les techniques actuelles.

Rien que mettre en valeur les 4 timbres de voix, alors que chacune peut passer de chant lead à chant back-up plusieurs fois au sein d’un même morceau, ce n’est pas évident

Grâce à l’équipe de la GAM nous pouvons enfin travailler ces questions de manière appronfondie avec des ingénieurs du son aguerris, ce qui est pour nous un énorme pas en avant !

Deuxième objectif : continuer a faire grandir, évoluer, maturer nos nouveaux morceaux: tout cela est encore très jeune il a fallu aller tellement vite cet été, et on a eu si peu de concerts pour « sentir » les réactions du public aussi.. A terme, on a l’objectif d’un bel album bien sûr 😉

Et puis, en parallèle de tout cela, nous sommes en permanence dans une recherche commune autour des émotions, du groove, de l’énergie scénique, et autour du rythme du spectacle, car ce qu’on aime par dessus tout c’est faire danser le public!

Le fait d’être accueillies à la GAM, dans des conditions très confortables, devrait nous permettre aussi d’avancer la dessus 🙂

Un grand MERCI la GAM de nous avoir choisi !

Retrouvez l’espace dédié à Dear John dans notre espace musicien

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